02/04/2026
Focus sur l'artiste Simon Hogan (né vers 1930)
à Tjuntjuntjara, Grand Désert du Victoria, Australie.
Dans la communauté reculée de Tjuntjuntjara, au cœur du Grand Désert du Victoria, Simon Hogan poursuit, à plus de quatre-vingt-dix ans, une pratique picturale d’une intensité rare. Accroupi, parfois à demi allongé sur de vastes toiles de lin dépassant largement son propre corps, il peint avec une lenteur concentrée, où chaque geste semble suspendre le temps.
Sa longue barbe blanche effleure ses mains maculées de pigments. Autour de lui, ses chiens — compagnons constants — laissent sur ses vêtements les traces de leur présence. L’artiste arrive t**d au centre d’art, souvent après les autres, mais entre immédiatement dans une forme d’attention absolue. À l’aide d’un pinceau ou d’un bâton de bois (punu), il dépose des champs de couleur, des lignes concentriques et des points qui émergent progressivement comme une cartographie vivante.
Peindre le territoire, incarner le Tjukurpa
L’œuvre de Simon Hogan est indissociable des sites spirituels de Lingka et Paltju, lieux fondateurs de son existence et de son identité. À travers ses compositions, il ne représente pas le paysage : il l’actualise.
Ses tracés concentriques, ses halos lumineux — blancs nacrés, verts sourds, jaunes vibrants — révèlent des points d’eau, des pistes, des zones de passage. Les surfaces ponctuées, d’une granulosité presque tactile, invitent à une lecture sensorielle de la toile, comme si l’on pouvait en parcourir les reliefs du bout des doigts.
Ces œuvres s’inscrivent dans le cycle du Tjukurpa, le Temps du Rêve, fondement cosmologique des cultures aborigènes d’Australie. Elles ne relèvent pas d’une mémoire figée, mais d’un processus actif : peindre, ici, c’est maintenir le monde en existence.
La mémoire du geste
Avec l’âge, la mémoire de l’artiste s’estompe, les mots se raréfient. Pourtant, la main persiste. Fragile mais sûre, elle « connaît le chemin ». Là où la parole se retire, la peinture demeure.
Autrefois, Simon Hogan racontait longuement les histoires de ses œuvres dans sa langue, le Pitjantjatjara, ponctuant ses récits de quelques mots d’anglais — waterhole, trees, Tjukurpa. Aujourd’hui, son silence n’est pas absence : il est transfert. Sa peinture devient langage. Chaque toile est ainsi une transmission, une continuité, une parole déposée dans la matière.
Une souveraineté invisible
Dans l’immensité du désert, où la présence humaine semble parfois absente, la terre demeure habitée par des générations ininterrompues. Les artistes du Spinifex Art Project, dont Simon Hogan est l’une des figures majeures, exercent une autorité culturelle et spirituelle sur ces territoires s’étendant sur des centaines de kilomètres.
Cette souveraineté ne s’exprime ni par des signes de pouvoir visibles, ni par des structures hiérarchiques occidentales. Elle réside dans la connaissance, la responsabilité et la continuité des récits.
Simon Hogan vit avec une extrême simplicité, campant souvent à proximité de son habitation, entouré de ses chiens, en lien constant avec son environnement. Son œuvre est indissociable de cette existence — à la fois humble et profondément ancrée.
Peindre comme acte de présence
Observer Simon Hogan peindre, c’est assister à une forme de méditation active. Le temps s’étire, le geste se répète, s’ajuste, se concentre. Chaque point, chaque ligne participe d’un tout invisible qui se révèle progressivement.
Il ne s’agit pas de représenter, mais de faire advenir. Dans un monde où les repères s’accélèrent et se fragmentent, l’œuvre de Simon Hogan rappelle avec une force silencieuse que certains gestes — anciens, patients, essentiels — continuent de porter en eux la mémoire du monde.
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