27/09/2026
Père et fille...
"G*i ? Et pourquoi eût-il été, sincèrement, g*i ? Il avait besoin de vivre au sein d’une chaude approbation, après avoir eu besoin, dans sa jeunesse, de mourir publiquement et avec gloire. Réduit à son village et à sa famille, envahi et borné par son grand amour, il livra le plus vrai de lui-même à des étrangers, à des amis lointains. C’est le capitaine Fournès, et le soldat Lefèvre, tous deux du 1er zouaves, qui ont transmis au colonel Godchot des « mots » de mon père. Dix- huit cent cinquante-neuf... Guerre d’Italie... Mon père, à 29 ans, tombe, la cuisse gauche arrachée, devant Melegnano. Fournès et Lefèvre s’élancent, le rapportent : « Où voulez-vous qu’on vous mette, mon capitaine ? »
– Au milieu de la place, sous le drapeau !
Il n’a conté, à aucun des siens, cette parole, cette heure où il espéra mourir parmi le tonnerre et l’amour des hommes. Il ne nous a jamais dit, à nous, comment il gisait à côté de « son vieux Maréchal » (Mac-Mahon). Il ne m’a jamais parlé, à moi, de la seule longue et grave maladie qui m’ait atteinte. Mais voici que des lettres de lui (je l’apprends vingt ans après sa mort) sont pleines de mon nom, du mal de la « petite »...
Trop t**d, trop t**d... C’est le mot des négligents, des enfants et des ingrats. Non que je me sente plus coupable qu’une autre « enfant », au contraire. Mais n’aurais-je pas dû forcer, quand il était vivant, sa dignité goguenarde, sa frivolité de commande ? Ne valions-nous pas, lui et moi, l’effort réciproque de nous mieux connaître ?"
Colette, Sido, 1930.