04/06/2026
Elle dessinait les barreaux du monde pour que nous comprenions — Marjane Satrapi est morte
L'artiste franco-iranienne Marjane Satrapi, l'une des voix les plus libres, les plus nécessaires et les plus courageuses de notre époque, est décédée ce jeudi 4 juin 2026. Elle avait 56 ans. Son entourage a transmis la nouvelle à l'Agence France Presse avec des mots qui résument une vie entière passée à aimer jusqu'à l'extrême : elle est morte "de tristesse un peu plus d'un an après le décès de Mattias Ripa, son mari et l'amour de sa vie". Mattias Ripa, producteur, acteur, scénariste et économiste de formation, né en 1972 en Suède, s'en était allé le 8 avril 2025. Le coeur de Marjane l'a suivi. L'amour comme dernière barricade. L'amour comme dernier acte de résistance.
Une enfance sous les bombes, une femme debout
Marjane Satrapi naît le 22 novembre 1969 à Rasht, sur les bords de la mer Caspienne. De son vrai nom Marjane Ebrahimi, elle grandit à Téhéran dans une famille de la bourgeoisie progressiste profondément marquée par les idéaux communistes et marxistes. Sa mère est l'arrière-petite-fille de Nasser al-Din Shah, dernier Shah de la dynastie Qadjar, mais c'est la politique qui structure cette maison, pas la noblesse. Son père est ingénieur, sa mère dessinatrice de mode. Tous deux sont engagés, cultivés, opposants résolus au régime du Shah, et ils transmettent à leur fille unique une conviction fondamentale : penser librement est un droit inaliénable.
Elle grandit dans les heurts et les fracas de l'histoire : la chute du Shah en 1979, l'arrivée au pouvoir de Khomeini, l'imposition du voile aux petites filles, les exécutions politiques, la guerre contre l'Irak et ses missiles Scud qui s'abattent sur Téhéran. Son oncle paternel Anouche, dirigeant du Parti communiste iranien et figure fondatrice de son imaginaire politique, est emprisonné puis exécuté par le régime islamique. La République théocratique tue les gens qu'elle aime. Elle s'en souviendra toute sa vie et fera de ce souvenir une arme.
En 1984, ses parents l'envoient à Vienne pour la mettre à l'abri. Elle a 14 ans. Elle y passe quatre années difficiles, seule dans une ville étrangère, traversant une rupture amoureuse dévastatrice, une période de grande précarité. Elle revient en Iran à la fin des années 1980, obtient une maîtrise de communication visuelle aux Beaux-Arts de Téhéran. Mais elle repart pour l'Europe en 1994, définitivement, d'abord à Strasbourg où elle étudie à l'École supérieure des arts décoratifs, puis à Paris où elle s'installe pour de bon.
Persepolis : quand un crayon devient un acte politique
En 1997, elle rejoint l'Atelier des Vosges, collectif parisien qui réunit alors une génération exceptionnelle d'auteurs de bande dessinée : Joann Sfar, Christophe Blain, Lewis Trondheim, Emile Bravo, David B. Elle y raconte des histoires à ses camarades. Des histoires d'empereurs déchus, d'oncles fusillés, de fêtes clandestines sous la charia, de voiles imposés à des fillettes. Ils lui disent : dessine.
En 2000, les éditions L'Association publient le premier tome de Persepolis. En noir et blanc absolu, d'un trait épuré qui dit l'essentiel sans jamais enjoliver, Marjane Satrapi raconte ce que les régimes théocratiques font aux corps, aux esprits et aux familles. Elle raconte son enfance. Elle raconte l'Iran. Elle raconte ce que les États autoritaires ne veulent pas qu'on sache : que leurs victimes ont un prénom, une grand-mère, un sens de l'humour et des rêves d'avenir.
Les quatre volumes paraissent entre 2000 et 2003 et sont salués dans le monde entier. Le premier tome reçoit le prix Alph-Art coup de coeur au festival d'Angoulême en 2001. Les comparaisons avec Maus d'Art Spiegelman surgissent de partout. L'oeuvre est traduite dans des dizaines de langues. Plus d'un million et demi d'exemplaires vendus à travers le monde.
En 2007, coréalisé avec Vincent Paronnaud, le film d'animation Persepolis remporte le Prix spécial du jury au Festival de Cannes. Il est nommé aux Oscars 2008 dans la catégorie meilleur film d'animation. La même année, il remporte deux Césars : celui du meilleur premier film et celui de la meilleure adaptation. Plus de 1,2 million de spectateurs en France. Un triomphe populaire et critique pour un film qui explique aux gens ce que les dirigeants feignent d'ignorer depuis des décennies : que les femmes iraniennes se battent pour leur liberté, et qu'elles méritent notre solidarité sans réserve et sans condition.
Une artiste totale, jamais à court d'engagement
Persepolis aurait pu être son oeuvre unique. Elle en a fait un point de départ. Broderies paraît en 2003, plongée dans les conversations intimes et subversives de femmes iraniennes qui parlent d'amour, de corps, de désir et de stratégies de survie dans un monde qui les opprime. Poulet aux prunes (2004) remporte le Prix du meilleur album au festival d'Angoulême. Elle l'adapte au cinéma en 2011. Suivent The Voices (2014), le biopic Radioactive (2019) consacré à Marie Curie, puis son dernier long-métrage Paradis Paris en 2024, comédie noire sur la mort, produit avec Mattias Ripa, l'homme qu'elle allait perdre quelques mois plus t**d.
Peintre aux grandes toiles acryliques, ses oeuvres sont exposées à Paris depuis 2013. En 2020, la galerie Françoise Livinec lui consacre une exposition intitulée Femme ou Rien. Deux mots qui résument tout.
En 2023, face à l'assassinat de Mahsa Amini par la police des moeurs iranienne et au soulèvement historique des femmes qui s'ensuit dans tout le pays, elle rassemble dans un livre collectif intitulé Femme, vie, liberté dix-sept dessinateurs, dont plusieurs Iraniens, aux côtés de trois experts — le politologue Farid Vahid, l'historien Abbas Milani, le grand reporter Jean-Pierre Perrin. L'ouvrage, publié aux éditions L'Iconoclaste, est un acte de résistance collective. Elle l'affirme avec la clarté qui tranche dans le paysage mou des postures : cette révolution féministe portée par les femmes et rejointe par les hommes représente une première mondiale dans l'histoire des luttes d'émancipation. Les États qui regardent et ne font rien sont complices.
En 2024, l'Académie des beaux-arts l'élit en son sein au fauteuil V de la section cinéma et audiovisuel, précédemment occupé par Jacques Perrin. En octobre 2024, la Fondation Princesse des Asturies lui décerne son Prix pour la communication et les humanités, la qualifiant de "voix essentielle dans la défense des droits humains et de la liberté" et de "symbole de l'engagement civique porté par les femmes".
Le refus de la Légion d'honneur : l'intégrité comme mode de vie
En janvier 2025, quelques semaines avant la mort de son mari, elle refuse la Légion d'honneur à laquelle elle avait été promue chevalier en juillet 2024. Dans un courrier adressé publiquement à la ministre de la Culture Rachida Dati, elle dénonce "une attitude hypocrite de la France vis-à-vis de l'Iran", notamment dans la politique d'attribution des visas à ceux et celles qui se battent pour leur liberté.
Elle ne rejette pas la France. Naturalisée française en 2006, elle dit l'aimer profondément. Mais elle refuse que cette affection serve d'alibi à la lâcheté diplomatique. "Les Iraniens n'ont pas besoin de communication, nous avons besoin d'actions concrètes", écrit-elle. Et elle conclut avec une dignité qui gifle : "Je serai honorée lorsque tous les défenseurs de la liberté le seront à mes côtés."
Ce geste n'est pas une posture. C'est la suite logique d'une vie entière passée à refuser que les honneurs viennent blanchir ceux qui trahissent les opprimés. Dans un pays où les gouvernements successifs déroulaient le tapis rouge aux dirigeants iraniens tout en regardant mourir les femmes qui osaient enlever leur voile, Marjane Satrapi a dit non. Clairement. Sans négocier.
Ce que nous perdons, et ce qu'il reste à faire
Marjane Satrapi était l'une des artistes les plus politiquement lucides de notre temps. Une femme qui avait vécu dans sa chair ce que signifient la dictature théocratique, l'exil contraint, la double appartenance, la liberté arrachée au prix de tout. Une femme qui parlait six langues — le persan, le français, l'anglais, l'allemand, l'italien, le suédois — et qui dans chacune de ces langues avait une seule chose à dire : que les femmes méritent de vivre libres, et que ceux qui les oppriment doivent être nommés, exposés, combattus.
En 2026 en hommage à Mattias Ripa, elle fonde la Fondation pour le cinéma Mattias et Marjane Ripa-Satrapi, au sein de l'Académie des beaux-arts, pour financer chaque année deux bourses destinées à des étudiants étrangers en cinéma à Paris — une femme et un homme, parité absolue. Ils s'étaient rencontrés le premier jour de Mattias à Paris, arrivé pour une année d'échange universitaire. Un an plus t**d, jour pour jour, ils se mariaient à Stockholm. Jusqu'au bout, elle aura voulu que des jeunes du monde entier puissent accéder à l'art et raconter leur vérité.
Dans un monde où les femmes iraniennes meurent encore parce qu'elles ont montré leurs cheveux, où les régimes répressifs se normalisent pendant que nos dirigeants signent des contrats commerciaux, où les artistes sont sommés de se taire ou de se soumettre, Marjane Satrapi avait choisi depuis longtemps de faire exactement l'inverse. Elle dessinait, filmait, peignait, refusait, combattait. Elle ne demandait pas la permission.
Morte de tristesse, dit son entourage. De tristesse et d'amour perdu. Mais ce qu'elle laisse derrière elle, c'est l'exact contraire de la tristesse. C'est une oeuvre qui hurle que la résistance est possible, que la beauté est un acte politique, et que l'on peut venir d'un pays ravagé par les mollahs et devenir l'une des consciences les plus libres et les plus nécessaires du monde.
Repose en paix, Marjane. Le combat continue.
Sources : AFP, Libération, France 24